Quand je regarde les bijoux que je crée aujourd’hui et que je retombe sur les photographies de mes toutes premières créations, je mesure le chemin parcouru.
Cela fait maintenant 16 ans que je transforme la vaisselle en bijoux.
Seize années à découper, meuler, percer, assembler, expérimenter. Seize années aussi à apprendre à regarder une assiette autrement.
Parce qu’avant de devenir un bijou, il y a toujours eu pour moi cette première question : qu’est-ce que je peux faire de ce morceau ?
En 2010, je commence mes premières expérimentations.
À l’époque, le terme upcycling était encore peu utilisé. De mon côté, je récupérais déjà de la vaisselle et je cherchais comment lui offrir une nouvelle existence.
Mes premiers bijoux étaient très différents de ceux que je réalise aujourd’hui.
Je façonnais des fragments de porcelaine, je les perçais directement pour les transformer en pendentifs. J’intégrais certains morceaux dans des supports. Je réalisais des boucles d’oreilles, des parures et même de minuscules mosaïques composées de plusieurs fragments de vaisselle.
Je testais énormément.
Il fallait comprendre comment travailler une matière qui, contrairement aux matériaux traditionnellement utilisés en bijouterie, n’avait absolument pas été conçue pour devenir un bijou.
Et c’est justement ce qui me passionnait.
Au fil des créations, ma manière de regarder les assiettes a changé.
Je ne voyais plus seulement une assiette dans son ensemble.
Je commençais à voir une fleur ici, un oiseau là, un personnage, une inscription, une bordure…
Chaque détail pouvait devenir le point de départ d’un bijou.
Il fallait alors apprendre à choisir précisément l’endroit où découper pour préserver le motif, trouver la bonne forme et les bonnes proportions.
Certaines porcelaines devenaient des pendentifs, d’autres des bagues ou des boucles d’oreilles.
Et parfois, une inscription presque anodine sur la vaisselle devenait elle-même le sujet du bijou.
Pendant plusieurs années, j’ai exploré énormément de possibilités.
J’ai continué les mosaïques miniatures, assemblé plusieurs morceaux de porcelaine sur un même bijou, associé les fragments à des perles et imaginé des montages de plus en plus élaborés.
Je pouvais également prélever plusieurs petits éléments d’une même assiette et créer un bracelet composé de nombreux fragments.
Petit à petit, la vaisselle n’était donc plus seulement un objet que je détournais.
Elle devenait véritablement ma matière première.
Et un principe qui est toujours au cœur de Broken Art aujourd’hui était déjà là : une même assiette pouvait donner naissance à plusieurs bijoux, chacun révélant une partie différente de son décor.
Les années passant, mes techniques ont continué à évoluer.
J’ai réalisé des fibules, des bijoux composés de plusieurs fragments, des pendentifs aux formes libres et même des formes figuratives directement créées à partir de la porcelaine.
Je travaillais aussi bien une fleur qu’un personnage, une scène, une frise ou un minuscule détail graphique.
Certaines pièces de vaisselle étaient particulièrement riches. Une seule pouvait me permettre de créer un collier, des boucles d’oreilles, un bracelet et plusieurs pendentifs totalement différents.
C’est probablement à cette période que quelque chose s’est véritablement affirmé dans mon travail :
je ne cherchais plus simplement à transformer un morceau d’assiette en bijou. Je cherchais le bijou caché dans l’assiette.
Avec l’expérience, mon travail s’est progressivement épuré.
Mes montures ont changé. Mes techniques de découpe et de finition se sont affinées. Mes bijoux sont devenus plus précis et plus contemporains.
Mais surtout, mon regard est devenu beaucoup plus exigeant.
Quelques millimètres peuvent complètement modifier le résultat.
Lorsque je choisis une fleur, par exemple, je ne découpe pas simplement autour d’elle. Je cherche son meilleur cadrage, son équilibre, la manière dont elle va dialoguer avec la forme et la monture du futur bijou.
C’est un travail minuscule, mais essentiel.
Parce qu’une fois l’assiette découpée, il n’existe évidemment pas de bouton “annuler”.
Aujourd’hui, mes bijoux sont très différents de mes créations de 2010.
Heureusement, d’ailleurs !
En seize ans, mes techniques ont évolué, mes gestes se sont précisés et mes finitions se sont affinées. J’ai également fait évoluer les matériaux et les montures que j’utilise afin de proposer des créations toujours plus abouties et durables.
Au fil de cette évolution, j’ai aussi choisi de travailler avec des artisans français talentueux, qui réalisent pour Broken Art certaines montures et certains supports. Ces collaborations me permettent d’imaginer des modèles spécifiques, adaptés à mon travail de la porcelaine, tout en faisant appel à d’autres savoir-faire artisanaux.
C’est une évolution à laquelle je tiens particulièrement : derrière une création Broken Art, il peut désormais y avoir plusieurs métiers, plusieurs gestes et plusieurs savoir-faire français qui se rencontrent autour d’un même bijou.
En 2026, mon activité a également obtenu la reconnaissance officielle de métier d’art.
Mais lorsque je regarde mes toutes premières photographies, je retrouve déjà l’essentiel de Broken Art : cette envie de sauver un morceau, de choisir le détail que personne n’aurait forcément remarqué et de lui donner une nouvelle fonction, une nouvelle valeur et une nouvelle histoire.
Il y a pourtant une dimension de mon travail qui a pris de plus en plus d’importance au fil des années : la mémoire familiale.
Aujourd’hui, vous êtes nombreux à m’envoyer votre propre vaisselle.
L’assiette de mariage d’une grand-mère.
Le service qui était toujours posé sur la table familiale.
Une tasse cassée à laquelle on tenait particulièrement.
La dernière assiette d’un service disparu.
Je reçois ces objets avec leur histoire et je les transforme parfois en plusieurs bijoux destinés aux enfants, aux petits-enfants, aux frères et sœurs.
Une même assiette peut alors être partagée entre plusieurs personnes de la famille.
Et je trouve assez beau de penser qu’un objet qui dormait dans un buffet — ou qui aurait pu être jeté parce qu’il était cassé — peut finalement continuer son histoire autrement.
Lorsque j’ai commencé en 2010, je ne pouvais évidemment pas savoir ce que deviendrait Broken Art seize ans plus tard.
J’ai essayé, raté parfois, recommencé beaucoup, changé de techniques, abandonné certains procédés et perfectionné d’autres.
Mais finalement, ma façon de regarder la vaisselle est restée étonnamment fidèle à celle de mes débuts.
Quand je prends aujourd’hui une assiette entre mes mains, je ne vois toujours pas seulement une assiette.
Je vois une fleur qui pourrait devenir un pendentif.
Un petit morceau de frise qui ferait de magnifiques boucles d’oreilles.
Une dorure qui pourrait devenir un bracelet.
Un personnage qui mériterait d’être sauvé.
Et parfois, derrière tout cela, je vois surtout un souvenir qui peut encore être porté.
C’est cela, Broken Art.
Transformer ce qui aurait pu disparaître en quelque chose que l’on garde près de soi.